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 VICTOIRE SEVIGNY

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Florence M. Wright
desert rose ❀


Messages : 835
Date d'inscription : 24/11/2010
Localisation : © crick

MessageSujet: VICTOIRE SEVIGNY   Sam 23 Avr 2011, 12:43

VICTOIRE SEVIGNY

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Identity card


Photography ;

Ma petite personne ;

NOM : Sevigny
PRÉNOM : Victoire
AUTRE(S) PRÉNOM(S) : Constance

AGE : 372 ans - 25 ans en apparence.
NÉ(E) LE : 12 Juin 1640 A : Paris.
HABITE : Venise pour le moment, mais est basée dans un village en Provence (France)
CLASSE SOCIALE : Moyenne
EMPLOI : Historienne & photographe à ses heures perdues

GROUPE : Enfant de la Lune
ANIMAL : Loup
CÉLÉBRITÉ CHOISIE : Kirsten Dunst
Ma petite tête ;


.
Behind the screen

Ton p'tit nom (ou surnom ou pseudo) : Bonjour! Vous m'reconnaissez? Non? Mais c'est moi! C'est moi, c'est Mou! Mais si... Ex-Livia Watson, jamais terminée (a)
Comment t'as connu le forum ? Grâce à la Mafia Russe qui passait dans le coin, j'ai eu le droit à un petit prospectus.
Pourquoi ce forum et pas un autre, dis ? Parce-que vous me faites chier avec vos designs et que j'avais très envie de venir ici. Je vous déteste, hein, je tiens à vous le dire, car j'ai déjà pas assez de temps et trop de personnages pour créer (reprendre?) Victoire. C'est de votre faute, bande de grosses baleines rouges à pois verts. Et bleus.
Et c'est quoi le code ? Ta mère en maillot de bain \o/ (FAUX ! *la fille qui a trop regardé Norman et ses vidéos* Nan bien sur je blague (ah bonn ?), c'est OK/EDIT VLAD)
Avant qu'on se quitte (ou qu'on se trouve ! \o/) tu veux rajouter un petit mot ?Euh, pas maintenant. Après, sans doute.


Dernière édition par Méjaï N. Vardelli le Dim 01 Mai 2011, 11:59, édité 2 fois
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Florence M. Wright
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MessageSujet: Re: VICTOIRE SEVIGNY   Dim 24 Avr 2011, 11:26

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Requiem For A Dream (dialogues)





La blessure avait guéri trois jours après la morsure, mais l'état de la jeune fille avait empiré. Prostrée dans un lit à baldaquins, plongée dans un état semi-comateux, elle ne cesse de délirer. Ses paroles n'ont aucun sens, et elle effraie ses médecins. Ils n'ont jamais observé un tel cas. La Cour en fait son sujet favori; d'autant plus que personne, à l'exception des guérisseur, du Roi et de sa servante, n'a le droit de pénétrer dans sa chambre.

— Château de la famille Le Tellier, Provence (France), 1658.

La nuit est profonde, les étoiles rares. Appuyée contre le balcon, la jeune fille laisse errer son regard. Elle n'entend pas le jeune homme se rapprocher d'elle. « Vous devriez rentrer, mademoiselle. » « Vous n'êtes pas drôle, Filipe. », rétorque-t-elle dans un sourire. « Et pour cause, je ne plaisante pas. La pleine lune apporte son lot de dangers, par ici. » Elle observe le visage fermé et sombre de son interlocuteur, puis détourne les yeux vers l'astre lunaire, lumière blafarde voilée par les nuages. « Elle n'est pas encore pleine. S'il vous plaît, Filipe! Tenez-moi compagnie. Vous me protégerez contre les démons de la nuit, n'est-ce-pas? » Il soupire. Victoire, l'air malicieux, guette sa réaction. Pourtant, il se doit d'être ferme et catégorique; il ne peut la laisse courir un tel risque. « Victoire, je vous en prie, ne jouez pas à l'enfant. Rentrez, il s'agit d'un ordre. » Elle se vexe; les traits de son visage fin se contractent. Elle lui lance un regard dédaigneux, et il se sent honteux. Il n'aime pas la contrarier, mais il n'a pas le choix. « Bien... dans ce cas, je vais retrouver Jean à l'intérieur. Lui au moins... il sait se montrer agréable. » Ah oui, Jean, justement. « Jean est... souffrant. C'est pour ça qu'il n'est pas venu se joindre à nous, aujourd'hui. » « À quoi jouez-vous, Filipe? » Elle se rapproche. Son visage n'est qu'à quelques centimètres de celui du jeune homme, qui se sent succomber. Les saphirs de ses yeux le transpercent, il ne sait que dire. Victoire lui a toujours fait beaucoup d'effet. Après tout, elle est unique, vraiment. Ce n'est pas la bourgeoise vaine et vaniteuse, ou la modeste paysanne naïve et gauche. Victoire ne se situe pas non plus au milieu, elle est... ailleurs. Espiègle, elle mène son monde par le bout du nez, mais n'est pas méchante. Au contraire, elle est douce et affectueuse, généreuse et cultivée. Discrète, elle aime cependant avoir raison et jouit du fort caractère des Sevigny, ce qui lui attire beaucoup de prétendants. « Je ne joue pas. Je vous en conjure, Victoire, rentrez, et retrouvez vos amies. Françoise, Adeline et Madeleine sont à votre recherche. » « Vous me décevez énormément, Filipe. Je vous croyais moins superstitieux que le reste de votre famille, plus ouvert d'esprit. Je me suis trompée, soyez assuré que cela ne se reproduira plus. Merci cependant de m'avoir rappelé à mes devoirs de femme... » « Victoire, ne soyez pas blessée par mes propos... je souhaite juste garantir votre sécurité, j'aurai agi de la même manière avec n'importe qui d'autre. » « Certes. Puis-je rentrer, maintenant? J'ai assez entendu vos sermons déguisés, et vous bloquez le passage. » « Bien sûr. » Il s'écarte, embarrassé, pour laisser passer Victoire. Elle avance sans se retourner, et entre dans le somptueux salon des Le Tellier. Filipe soupire. Sa secrète passion à l'égard de Victoire Sevigny l'amènera un jour à commettre une erreur, il en mettrai sa main au feu. Pourtant, en tant qu'aîné de la famille, il doit faire un choix: son amour ou le secret familial. Et bien qu'il se fût damné pour Victoire, la malédiction pesant sur sa famille ne saurait s'ébruiter. Tout le monde compte sur lui. Après tout, il est le gardien, non?
Il jette un regard défiant à la Lune, puis rentre à son tour s'occuper des invités.


Elle se retourna dans son lit, gémit, se débattit faiblement. Sa suivante, Madeleine, s'approcha doucement, un linge humide à la main. Elle le posa sur le front fiévreux de sa maîtresse, dont les traits crispés montraient la souffrance. On frappa à la porte, Madeleine courut ouvrir. Elle tiqua; était-ce le Roi? Il lui sourit, elle s'agenouilla puis referma la porte. Louis XIV était seul, ce qui ne lui ressemblait guère. « Comment se porte-t-elle? » « Mal, monseigneur. Elle sue et ne cesse de se débattre. » « Qu'en pensent les médecins? » Les yeux de Madeleine s'embuèrent tandis qu'elle secouait négativement la tête. Le Roi la considéra avec compassion. « Ils disent que... qu'elle est atteinte de folie. Que c'est incurable. Qu'il faudra la placer en asile. Qu'elle va... » Sa voix se brisa, mais elle retint ses larmes. En présence du Roi de France, bon dieu!
Louis XIV regarda alors la jeune femme étendue dans le lit. Elle paraissait s'être calmée. Il s'approcha, pensif. Victoire Sevigny était arrivée il y a peu à la Cour de Versailles, mais le Roi l'avait déjà remarquée. Une vraie beauté, dont la grâce et l'intelligence rivalisaient avec sa bonne humeur et son honnêteté. Mademoiselle Sevigny paraissait très bien s'entendre avec Marie Mancini, aussi le Roi était-il, finalement, familier de la jeune femme. Lorsqu'elle était rentrée en urgence de son séjour en Provence, on l'avait immédiatement averti qu'elle présentait un état médical désastreux. En effet, le rapport des médecins qui l'avaient examiné en premier déclaraient que la demoiselle avait été sauvagement mordue par un animal, à l'épaule gauche. Selon eux, la blessure s'était infectée et ils se montraient tous unanimes sur le fait que la fille Sevigny n'avait plus qu'à compter ses jours, sauf un miracle.


— Château de la famille Le Tellier, Provence (France), 1658.

Elle s'assure que personne ne la regarde, puis, agile, se glisse dans l'escalier, le coeur battant. Si elle se fait prendre... Victoire s'efforce de se calmer. La chambre de Jean est au premier. Certes, sa maladie doit être importante pour qu'il ne soit pas venu à se rencontre, mais Jean est son plus vieil ami. Et accessoirement l'homme qu'elle aime. Elle connaît les sentiments de Filipe à son égard, mais c'est son frère qu'elle a choisi, et cela justifie qu'elle le voie. Alors, elle gravit les marches de marbre, et débouche dans un corridor. Troisième porte à gauche. Fermée. Victoire fronce les sourcils; elle n'aime pas qu'on lui résiste. Pensive, elle quitte l'étage et regagne le hall d'entrée. Jean est malade. Filipe ne veut pas qu'elle reste dehors. Jean est-il dehors? Elle se mord la lèvre, entortille une boucle dorée autour de son doigt. Sûrement... Elle cherche Madeleine, elle appréhende d'être seule: le parc des Le Tellier est immense, et malgré ses airs bravaches, la jeune blonde se montre prudente et avisée: autant avertir sa suivante de son escapade. Or, Madeleine ne paraît ni dans les cuisines, ni dans le hall. Elle ne peut se rendre au salon, qui n'est pas accessible aux domestiques, ni dans les pièces des étages supérieurs, qui lui sont interdits. Se trouve-t-elle dehors? En compagnie de qui? Victoire est contrariée. Elle a une confiance entière en Madeleine, mais désapprouve son comportement d'aujourd'hui. Cela a-t-il un quelconque rapport avec un des domestiques des Le Tellier? Si Madeleine s'embarque dans une histoire romantique... Victoire sera sur son dos pour les dix années à venir! Elle sourit, et se dirige vers la porte. Bien. Elle inspire longuement, tourne la poignée, laisse l'air frais de début septembre s'engouffrer dans la vaste demeure. Aussitôt, elle se glisse dans l'interstice. Sa peau pâle frissonne malgré le léger voile de soie bleue drapé sur ses épaules. Le silence est effrayant. Lourd et pesant, il règne sur le parc. Victoire promène son regard clair sur les arbres menaçants. S'interdisant un retour en arrière, elle se force à avancer. Elle retient un peu de tissu dans ses mains - sa robe luxueuse est bien trop longue, elle ne veut pas la tacher. Elle lance de timides appels à l'intention de son ami ou de sa suivante, mais seul l'écho du vent lui répond. Soudain, la lumière se fait plus vive, les nuages couvrant la lune se dissipent totalement. Un hurlement atroce déchire la nuit, puis un cri. C'est la voix de Jean! Victoire ne peut s'empêcher de crier. Elle doit trouver Jean! Il court peut-être un grave danger! Malgré la terreur qui lui serre les entrailles, Victoire pénètre dans l'obscurité, quand elle manque de trébucher. Revenant sur ses pas, elle distingue une trappe ouverte dévoilant une volée de marche. Second hurlement, qui semble provenir de ce souterrain. Un loup? Il n'y a pas de loup en Provence! « Jean? » « Victoire! Nom de Dieu! Victoire, revenez! Vite! Dépêchez-vous sacrebleu! Victoire! Victoire!!! » C'est peut-être le prétexte qu'elle attendait pour fuir. Prenant ses jambes à son cou, elle se réfugie dans les bras du beau Filipe, qui l'attend sur le pas de la porte. Il l'enlace, elle se niche contre lui. « Je vous avais dit de ne pas sortir... vous auriez pu... » « J'ai entendu la voix de Jean » dit-elle, respiration haletante et sanglots naissants. « Jean va bien. Je vous en supplie, Victoire, ne sortez plus. »
Elle est déjà calmée. Elle sait que la prochaine fois, elle sera encore plus courageuse, et elle découvrira ce que Filipe lui cache. Car elle en est sûre, c'est la voix de Jean qu'elle a entendu. Et elle le retrouvera.


Le Roi soupira. Tout en s'asseyant sur le fauteuil près du lit, il regarda Madeleine. « C'est une mauvaise année pour elle et moi. Vous savez, Madeleine, j'ai plusieurs fois frôlé la mort et il y a quelques mois, les religieux ont cru bon de préparer les sacrements. Mais je suis là. Mademoiselle Sevigny est une force de la nature, elle va s'en remettre. » « Vous y croyez, monseigneur? » « Quoiqu'il en soit, je l'espère de tout mon coeur. » Silence. « Voyons, Madeleine, ne faites pas cette tête-là. Parlez-moi d'elle; je n'ai pas eu l'occasion de la fréquenter beaucoup. » Madeleine ramena une mèche de cheveux bruns derrière son oreille. Elle n'était pas jolie à proprement parler, mais n'était pas dénuée de charme. Ses yeux verts triant sur le gris reflétaient son désarroi, mais elle obéit au Roi. « Mademoiselle est originaire de Paris, cependant, c'est son père, Charles Sevigny, qui possède des terres en Bourgogne. Madame sa mère, Louise, est morte en couches, et Mademoiselle a été élevée par son père. Elle a un aîné de neuf ans, Henry, qui, je crois, cultive un fort bon vignoble sur ses terres natales. Mademoiselle et Monsieur se sont violemment querellés, c'est pour ça qu'elle est venue ici, à Versailles. C'est son oncle, le frère de son père, qui l'a introduite à la Cour. » Elle passa sa langue sur ses lèvres. Madeleine ne savait pas manier la langue française comme sa maîtresse ou comme les gens de lettres, aussi avait-elle besoin de temps pour réfléchir. « Mademoiselle est une très bonne personne. Nous sommes amies. » Louis XIV haussa un sourcil. Amies? Une noble et sa suivante, amies? Pourtant, la petite Madeleine avait l'air d'y croire. « Elle possède de nombreuses qualités et est d'une gentillesse sans pareille. Elle est pure et mène une vie très saine, loin du jeu et des... des... du... enfin, des vices, euh... charnels », bredouilla la suivante en s'empourprant. Le Roi sourit. À dix-huit ans, c'était presque un miracle qu'une fille aussi belle que Victoire Sevigny soit toujours vierge. « Elle est très pieuse et se réserve pour le mariage, confia-t-elle à demi-mot en réponse à la question muette du souverain. Par ailleurs, elle possède un fort caractère, têtu et fier. Elle a grandi sans femmes, aussi manque-t-elle parfois de subtilité dans ses propos... elle sait même monter à cheval à la manière d'un homme, et il paraît que son père lui a appris à tirer avec un fusil. En réalité, vous savez, Mademoiselle est une roturière, seulement, son père possède le titre de Baron et il vient d'une riche et respectable famille. Ma foi, cela ne me dérange pas, je dis seulement que Mademoiselle est plus proche du peuple que des aristocrates. » Le Roi jugea ces information fort intéressantes. Ainsi, son instinct légendaire ne l'avait pas trompé; Victoire Sevigny était d'une constitution vraiment admirable. « Vous insinuez qu'elle ne se plaisait pas, à Versailles? » « Non non, pas du tout, au contraire... enfin, à vrai dire, je ne sais pas. Elle m'a souvent confié que l'hypocrisie des courtisanes l'ennuyait énormément, et elle ne se joignait pas souvent à elles. Mademoiselle, en revanche, préfère la compagnie des hommes qu'elle trouve plus loyaux et moins mesquins. » « Je comprends. » Le Roi consulta l'horloge massive accrochée au mur. Sans un mot, il se leva et se dirigea vers la sortie. Le cas de Victoire Sevigny était une énigme, et il espérait qu'elle serait résolue le plus vite possible - il avait assez de soucis comme ça.

— Château de la famille Le Tellier, Provence (France), 1658.

Tout le monde dort depuis une heure déjà. Victoire se lève méticuleusement, retenant sa respiration. Elle pose son pied sur l'épais tapis, prend appui, se lève. Rien ne grince. Le silence qui règne dans la demeure est étouffant – malgré cela, les battements de son cœur résonnent dans ses oreilles plus fort qu’un orchestre en plein tutti. Vêtue d’une simple chemise de nuit en dentelles blanches, Victoire traverse la pièce, pose les doigts sur la poignée, et ouvre la porte. Elle avance dans le couloir éclairé par des bougies vacillantes, marche de plus en plus vite, souliers à la main. Enfin, elle dévale les escaliers, suit le même parcours et se retrouve à l’air libre. Prenant son courage à deux mais, elle s’efforce de rejoindre la trappe découverte quelques heures auparavant ; le vent est tombé. Cependant, la lune éclaire toujours la voûte céleste, plus ronde et pleine que jamais. Rien ne s’échappe du souterrain : pas un gémissement, pas un bruissement. A-t-elle rêvé, tout à l’heure ? Non, non, elle a bien entendu la voix de Jean. Elle inspire une grande bouffée d’air, et entame la descente des marches.
En bas de l’escalier, un tunnel de pierres sèches, illuminé par des torches. Victoire se saisit de l’une d’elles et s’enfonce plus profondément dans les entrailles de la terre. Plus elle avance, plus le tunnel rétrécit. Sur les murs, elle distingue de profondes marques ; des trous ; des rayures. Elle réduit sa peur à néant et fait appel à toute sa force. Elle, Victoire Sevigny, ne craint rien. N’est-ce-pas ? Elle est courageuse, forte, libre, indépendante. Elle sait se battre (grâce à ce satané Henry), tirer avec un fusil (grâce à son père), et manie les mots avec la précision d’un poignard. Malgré tout, elle n’est pas rassurée. Aussi tire-t-elle la fine dague d’argent dissimulée dans son corset et la brandit en avant. Au bout du chemin, une fourche… et des cris, des hurlements à vous glacer le sang. Ils viennent de la droite ; sans hésiter, Victoire s’y engage. Elle marche longtemps, et enfin, débouche devant une lourde porte de chêne, fermée par une lourde barre de fer. Que cache cette porte ? La curiosité lui redonnant des forces, Victoire réussit à soulever un peu la barre, suffisamment pour avoir le temps d’ouvrir la porte et de se retrouver dans une immense pièce circulaire, au centre de laquelle trône une cage éventrée. Des rayons de lune éclairent l’endroit grâce à un puits de lumière dans le toit.
Victoire chancelle ; bon Dieu, qu’y avait-t-il dans cette cage ? Un grognement retentit derrière elle. Blême, Victoire se retourne. Et hurle.


Victoire se releva d’un bond, si bien que Madeleine sursauta. Sa jeune maîtresse regardait fixement dans le vide, ses yeux clairs étant habités par une lueur fiévreuse. Elle faisait peur à voir. D’habitude si élégante et propre sur elle, Victoire ne se ressemblait pas. Ses boucles dorées étaient emmêlées, ses joues étaient livides et elle transpirait. Sa poitrine ne cessait de se soulever péniblement au rythme de sa respiration laborieuse. Madeleine hésita à parler – il pouvait très bien s’agir d’un délire, ensuite, elle retomberait dans un sommeil de plomb. Mais la jeune demoiselle paraissait très bien éveillée. Elle regarda Madeleine avec gentillesse, et l’appela doucement. « Madeleine, venez s’il vous plaît. Approchez. » Elle se raidit un peu en constatant que sa servante n’avait pas l’air très encline à venir aux côtés de la malade. « Ne soyez pas sotte, je ne vais pas vous manger. J’aurai besoin que vous regardiez mes yeux et mon épaule. » Comme d’habitude, la voix de Mademoiselle Sevigny était posée, calme mais ferme. Madeleine évita son regard ; elle n’avait aucune envie de toucher son corps infecté – si c’était contagieux ? Malgré tout le respect et l’admiration sans bornes qu’elle vouait à Victoire, elle ne… « Madeleine ! Il me semble que je ne suis toujours pas morte, or dans ce cas, vous êtes toujours à mon service. Allez, j’ai vraiment besoin que vous examiniez mes yeux. Allez ! Vous tenez à ne pas toucher votre salaire ? » « Oui Mademoiselle. Pardon, Mademoiselle. Que dois-je… faire ? » « De quelle couleur sont mes yeux ? » La question était pour le moins surprenante, mais Madeleine n’en laissa rien paraître. « Bleus-gris, un peu vert… oh ! Maintenant que vous le dites, j’aperçois de l’or et du brun dans vos iris. » Victoire eut l’air ennuyé, elle mordilla sa lèvre inférieure. « Bien. Maintenant, défaites ma chemise de nuit, et voyez si mon épaule droite présente encore les marques de morsure. Madeleine, par pitié. Je jure devant Dieu que cette saloperie n’est pas contagieuse par voie cutanée. » Bien que tremblante, la jeune brune s’exécuta, et ce qu’elle vit ensuite la stupéfia. « Mademoiselle ! Vous avez cicatrisé ! » s’exclama-t-elle, incrédule. Comment était-ce possible ? Elle avait vu la morsure de ses propres yeux… Une chose immonde, sanguinolente, mettant les muscles à nus ! La gangrène était à craindre, on ne donnait pas à Victoire plus de cinq jours à vivre, une semaine maximum. Mais là… « Mademoiselle Victoire ! C’est un miracle ! Oh, vous avez guéri ! C’est un miracle, un vrai miracle ! » Pourtant, l’enthousiasme de Madeleine contrastait avec la mine sombre de Victoire. La première ne comprit pas la raison de ce chagrin et s’en enquit. « N’êtes-vous pas contente de savoir que vous avez guéri? » « En vérité, Madeleine, cette « guérison », comme vous dites, est annonciatrice d’un bien sombre avenir. Elle soupira, plongea ses yeux dans ceux de Madeleine. Ce n’est que le début des ennuis. Je dois partir immédiatement. Faites atteler mes chevaux, qu’on me prépare un carrosse. Je quitte la Cour de Versailles demain à la première heure. » « Mais Mademoiselle, vous ne pouvez pas… » Victoire observa les grands yeux effarés de Madeleine et y lut une angoisse terrible. « Je vous en supplie, Madeleine. Je dois partir immédiatement, ou je risque d’apporter de grands malheurs. On me traitera de sorcière, on brûlera mes affaires et on me pendra en place publique. » « Vous dites n’importe quoi ! Vous guérissez ! Bientôt, vous serez remises et tout le monde recommencera à se jeter à vos pieds. » Victoire soupira. Elle ne pouvait pas expliquer clairement à Madeleine ce qu’elle comptait faire, mais le jeu en valait la chandelle. Si elle ne partait pas, le Chaos s’installerait à Versailles. « Bien, Madeleine, venez vous asseoir près de moi. Je vais partir pour le domaine des Le Tellier dès les premières lueurs de l’aube. Vous allez rester là, et détruire tous les documents témoignant de mon passage à Versailles. Le monde doit oublier que j’ai existé. Effacez-moi des mémoires, faites-vous passer pour moi s’il le faut. J’écrirai une lettre au Roi ce soir afin de le prévenir de mes intentions. Votre mission à vous est de faire croire que Victoire Sevigny n’a jamais existé. Je ne suis pas là depuis très longtemps, je n’ai aucun titre et bien que j’ai eu un certain succès, je ne suis pas encore très connue parmi les courtisans. Au pire, annoncez mon décès et le retour de mon corps en Bourgogne, chez mon père. Ensuite… faites ce que vous voulez. Tenez, levez-vous… ouvrez la commode, non, à droite. Là, dans le premier tiroir… il s’agit d’une partie de mon argent. Servez-vous. » « Je vous demande pardon? » « Madeleine, êtes-vous sourde ma parole ? Je vous ai dit de prendre autant d’argent qu’il vous plaira. Je ne compte jamais revenir à Versailles – ni même à Paris, et je possède moi-même assez d’argent pour vivre confortablement pendant un certain temps encore. Bon, vous vous servirez plus tard. Ah, pensez à donner deux Louis d’or à Bonne Desvos, la cuisinière. Une vraie perle, cette fille. Enfin, revenons à nos moutons. Madeleine, je suis sérieuse, écoutez-moi. Une fois que vous aurez accompli – et bien accompli – votre mission de m’effacer des cœurs et des têtes, je vous libère de votre condition de servante. Je n’ai pas fini, attendez. Faites ce que vous voulez, mariez-vous, voyagez, retournez chez vos parents, jardinez, instruisez-vous, bref, soyez heureuse autant que possible. » « Vous ne comptez donc jamais me revoir. » Il s’agissait d’une affirmation et Victoire acquiesça. « Chère amie, (c’était la première fois qu’elle parlait ainsi) je ne puis vous expliquer véritablement les raisons de mon départ, de tout cela, mais soyez sûre que je ne le ferais pas si ce n’était pas primordial. Je… je vais bientôt mourir, et à mon humble avis, pas d’une façon très raffinée. Par ailleurs, je risque de devenir folle et de nuire à un grand nombre de personnes. Vous êtes tout ce que j’ai ici, Madeleine : mon amie, ma servante, ma conseillère… je n’aurai jamais su survivre sans vous. Je vous suis infiniment reconnaissante de tout ce que vous avez fait pour moi, aussi, pour notre bien à toutes les deux, vous ordonne – et cela est mon dernier ordre pour vous – de ne jamais, vous entendez, jamais chercher à me retrouver. Quoi qu’il arrive. Jurez. » Madeleine fut très émue du discours de Victoire, et elle jura devant Dieu, à travers ses larmes. Puis, ne pouvant se retenir plus longtemps, prise d’un élan d’affection pour cette noble jeune fille qu’elle avait suivi si longtemps et si bien connu, elle la serra très fort dans ses bras. Victoire répondit à son étreinte, et elles finirent leurs effusions entre le rire et les larmes, se tutoyant à moitié et se donnant du « Madame » et du « Mademoiselle » de l’autre. Puis, elles se calmèrent, et Madeleine alla donner l’ordre de faire atteler les chevaux et le carrosse. Victoire se rallongea, étrangement apaisée. Elle surveilla pendant quelques minutes Madeleine qui rassemblait ses affaires, mais ne put résister plus longtemps. Elle s’endormit.

— Souterrain de la famille Le Tellier, Provence (France), 1658.

C'est un monstre. Il se tient sur ses pattes arrière, se dresse de toute sa hauteur; au moins deux mètres. Ses poils sont longs et bruns, ses yeux, jaunes. Sa tête est démesurée; horrible: Victoire résiste juste assez pour ne pas vomir et s'évanouir. Paralysée, elle observe la bête qui lui fait face. Elle a des chaînes aux pattes, mais arrachées du mur, elles ne servent à rien. La bête et la fille se regardent longuement: la proie est fascinée et révulsée par son prédateur qui se délecte, sadique, de sa trouvaille. Alors, elle se jette sur Victoire.
L'adrénaline lui monte subitement à la tête, sans réfléchir, elle brandit sa dague en argent et la plante dans le sternum (enfin, dans le torse -ça n'a sûrement pas de sternum) de la bête. Le monstre hurle, Victoire hurle, se débat et court, court, court. Elle trébuche, se relève, lâche sa torche. Epuisée, elle atteint l'endroit de la fourche, jette impétueusement un regard en arrière. Elle est là, tenant la dague à la main, un éclat malveillant luisant dans ses yeux d'or. Lâchant un gémissement étouffé, Victoire se remet à fuir, tandis que son cerveau marche à toute vitesse. Un loup! Non non, pas un loup, c'est pire que ça, un loup monstrueux, gargantuesque. Pourquoi les Le Tellier ont ils ça dans leur parc? Dans leur domaine? La bête hurle à la mort, défonce le souterrain en se jetant contre les parois et provoque des éboulements. A travers le brouillard de ses larmes, Victoire distingue enfin la volée de marches. Sauvée! Mais la bête n'entend pas se laisser avoir de cette manière... Prenant appui sur ses quatre pattes, elle redouble de vitesse et se jette avec force et rage sur la jeune fille. Projetée au sol avec une violence inouïe, le souffle coupé, Victoire a juste assez de forces pour crier lorsque le monstre hideux plante ses dents dans son épaule et entreprend de la dévorer. Un voile obscurci la vision de Victoire, l'odeur du sang mêlé à l'odeur de sueur de la bête la prend à la gorge et la rend nauséeuse. Elle s'évanouit...
... pour se réveiller quelques minutes plus tard. Un bruit assourdissant déchire le ciel, Victoire émerge du coma. Elle n'entend que des voix au loin, sent qu'on la remet debout et l'exhorte à fuir. Fuir? Avec une épaule en moins? Il en a de bonnes, lui. Elle sent, à travers le brouillard, qu'une main secourable tente de la hisser sur les marches. C'en est trop pour elle, elle vomit, pleure, croit mourir. Ses mains - les siennes à elle! - sont rouges, sa robe aussi, ses cheveux sont rouges. Le monde est rouge, rouge sang. Elle meurt, mais en mourant, elle aurait préféré entendre la voix de sa mère plutôt que celle de ce bêcheur de Filipe. « Victoire, Victoire, écoutez-moi! Je sais que vous pouvez m'entendre, vous n'êtes pas encore morte! On est en train de sortir de là; on va vous reconduire à Versailles d'urgence, mais écoutez-moi, faites un dernier effort! Je vous somme de venir me rejoindre lorsque votre blessure guérira, d'accord? Souvenez-vous en! Dès que la blessure guérira, venez, venez me retrouver! » « Monsieur, éloignez-vous, on l'emmène! La bête est neutralisée, Mademoiselle Sevigny doit venir de tout urgence avec nous! » Victoire n'entend rien, ne comprend rien, à part l'agonie qu'elle subit. C'est marrant de voir à quel point on peut être conscient de la douleur alors que tous nos sens sont hors-circuit. La douleur occupe la totalité de l'esprit humain, c'est intolérable, tellement affreux que l'on souhaite mourir. En cet instant précis, Victoire aurait été largement capable de se poignarder elle-même pour mettre fin à son supplice. Elle l'aurait fait, d'ailleurs, si elle n'avait pas si sottement égaré sa précieuse dague en la plantant dans le corps de son meurtrier (sic). Et maintenant, un voyage d'une journée d'horreur et de lente torture s'annonçait pour la demoiselle, afin de rejoindre Versailles. On lui avait prodigué les soins élémentaires, mais la blessure était trop grave, et les médecins d'ici, trop incompétents. Victoire retombe peu à peu dans un sommeil profond, laisse la douleur la subjuguer et se prend à cauchemarder d'une paire d'yeux jaunes dans le noir.


Le soleil commençait à se lever, et elle songea qu'elle n'avait jamais vraiment pu admirer un pareil spectacle. Le visage fermé, Victoire regardait la route d'un air monotone. Elle était seule, et son cocher ne savait pas qui il transportait. Le minimum de ses affaires avaient été entassées dans l'habitacle et la demoiselle avait revêtu sa robe la plus simple - elle n'en demeurait pas moins d'une beauté époustouflante. Lavée, coiffée, légèrement maquillée, elle différait de la malade condamnée des jours précédents.
Un léger soupir, une vague nostalgie de quitter une vie qu'elle n'aura pas eu le temps de connaître. Le cocher fouetta les chevaux qui redoublèrent d'allure, conduisant mademoiselle Sevigny vers un destin dont elle ignorait les contours.
Pendant ce temps, le soleil continuait sa course dans le ciel, impassible.

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MessageSujet: Re: VICTOIRE SEVIGNY   Dim 01 Mai 2011, 12:00

Nine Crimes (lettres)







    Avertissement au lecteur: ces extraits de lettres proviennent des 1200 et quelques missives que Victoire Sevigny écrivit à Madeleine (sauf rares exceptions) entre Septembre 1658 et Juillet 1700. Même si cette dernière ne les reçut jamais (et ne les lira jamais), la rédaction de ces courriers permit à Victoire de rester en vie et de ne pas se laisser dévorer par les remords ou la haine. En effet, Victoire, souffrant d'une immense solitude, se confia à son amie presque chaque jour, allant même jusqu'à écrire deux à quatre lettres par jour. Victoire cessa d'écrire lors de son départ du domaine, mais conserva ces lettres dans un petit coffret tenu dans un endroit connu d'elle seule. Il est possible de reconstituer son quotidien presque heure par heure pendant presque trois ans. Les extraits présentés ci-dessous sont les plus significatifs, permettant de comprendre l'impact de son nouveau statut sur la santé morale de Victoire, mais aussi les sentiments ambigus qu'elle éprouve pour les deux frères, ainsi que la façon dont elle s'accommode de sa nouvelle existence. Il reste impossible de consulter la totalité des lettres, mais Victoire consentit à nous en faire parvenir quelques-unes, ce dont nous la remercions chaleureusement. Si toutefois subsistent des questions quant à sa vie pendant ces trois années, merci de nous contacter.


DE MADEMOISELLE SEVIGNY À LOUIS XIV, ROI DE FRANCE
Versailles, Septembre 1658
Votre Altesse,
Je suis à présent miraculeusement remise d'un mal dont je me croyais condamnée. Or, je ne puis demeurer à vos côtés plus longtemps. Je suis en effet convaincue que cette morsure a laissé son empreinte en moi, dans mon esprit et dans mon âme, et que la folie me guette. Je la sens s'emparer de mes sens et se frayer ma place dans mon cœur. J'ose espérer que vous comprendrez ma décision de partir et de ne jamais revenir. J'agis pour le bien de moi-même, de mes amis, de ma famille, enfin de la Cour ou sinon de votre Empire. J'ai fabuleusement apprécié la vie à Versailles, qui m'a rempli de joie et de plaisirs plus que j'aurai pu en espérer. Malheureusement, l'incident qui me frappa il y a trois jours de cela me contraint à l'exil. Je ne souhaite pas que l'on cherche à me retrouver, aussi personne ne sait où je me rends à présent, et malgré l'infini respect et admiration que j'éprouve pour vous, je ne puis me permettre de vous mettre dans la confidence - pardonnez-moi cet affront insolent.

J'ose espérer que vous règnerez pendant de longues années encore.
Votre dévouée,
Victoire Constance Sevigny.

Nota Bene: Ma servante, Madeleine Ridelle, est désormais libre de ses obligations. Il est de son plein droit de demeurer à Versailles si elle le souhaite, aussi vous serai-je infiniment reconnaissante de bien vouloir garder un œil sur elle. (En guise de dernier conseil, je m'autorise le droit de vous prévenir: méfiez-vous de la Marquise de Montespan. On ne sait jamais - elle ne m'inspire point confiance.)


DE MADEMOISELLE SEVIGNY À MADELEINE RIDELLE
Domaine Le Tellier, Septembre 1658
Ma chère Madeleine, voici une lettre que vous ne recevrez jamais. Je viens juste d'arriver chez les frères Le Tellier et je me suis résolue à me confier à vous à travers des lettres que je n'enverrai jamais. Il faut que je vous décrive mon voyage, et la façon dont Filipe et Jean m'ont accueillie... (...)
Lorsque je suis arrivée, ils m'attendaient. Filipe avait la mine grave, tout comme Jean. Ils n'avaient pas l'air ravis de me revoir. Au contraire, en voyant leurs mines déconfites, j'ai pensé qu'ils auraient préféré mon décès. Cependant, ils se sont comporté avec leur courtoisie habituelle, mais même Jean, toujours gai, n'a presque pas daigné sourire. J'ai été installé dans la chambre que j'occupe habituellement (...). Nous n'avons quasiment pas dialogué du tout. Je crois qu'ils veulent m'accorder une journée de répit, et nous passerons aux choses sérieuses dès demain.
Je vous embrasse, vous me manquez déjà.
Victoire.

DE MADEMOISELLE SEVIGNY À MADELEINE RIDELLE
Domaine Le Tellier, Septembre 1658
Madeleine, je ne sais par où commencer. Mes mains tremblent, je me sens si mal que j'ai manqué de m'évanouir. Tu ne croiras jamais jamais ce que les frères m'ont révélé. Suite à ma morsure, je... non, je ne puis continuer sans risquer de paraître du dernier ridicule. Mon Dieu, il faut quand même que je me confie - peu importe, puisque vous ne lirez jamais ces missives. Madeleine, je suis un loup garou! Je ne puis y croire, et pourtant... c'est bel et bien la vérité. Et le pire, c'est que Jean en est un aussi. Mon Dieu, je me sens mal. Je pense que je vais aller me reposer un peu (...) Je continuerai cette lettre plus tard.

Bien, nous sommes en soirée à présent, et je me sens plus calme. Il me semble que je puis raconter l'histoire dans son intégralité, enfin, telle que Jean et Filipe me l'ont contée.
Tout d'abord, les Le Tellier ont le gène du lycanthrope dans leur famille: le père de Filipe et Jean en était un, et c'est son cadet qui a hérité de cette malédiction. Monsieur Le Tellier s'est exilé après avoir égorgé sa femme, abandonnant ses deux enfants de treize et onze ans. Les deux frères grandirent tant bien que mal, et Filipe dût supporter les transformations mensuelles de son frère. Cependant, il fit aménager la vieille cellule où le père s'enfermait les nuits de pleine lune: c'est le souterrain où je me suis fait attaquer, et c'est là que réside Jean lors de ces nuits. Lorsque Jean m'a mordu, j'ai été infectée, et j'ai donc été transformée à mon tour. Et pour couronner le tout, je suis devenue, par la même occasion, un être immortel et sanguinaire.
Filipe est très ennuyé; il va devoir gérer deux loups-garou, ce qui s'annonce très ardu pour lui. Même si Jean ne veut pas le montrer, je suis sûr qu'il est secrètement soulagé: désormais, il a quelqu'un avec qui partager son secret, sa douleur. Quant à moi, je ne sais ce que je dois en penser. Je suis sous le choc, c'est évident, et je ne sais vraiment pas comment aborder la question. Filipe n'ose plus m'approcher, et Jean me regarde d'une drôle de manière. Je suppose que les sentiments qui nous habitent tous les trois vont finir par aggraver la situation...
Je suis épuisée.

Bien à vous,
Victoire.

DE CÉLESTE LE TELLIER À MADELEINE RIDELLE
Domaine Le Tellier, Octobre 1658
Chère Madeleine,
Je m'appelle désormais Céleste Le Tellier, filleule du père de Filipe et Jean, et je vis avec eux depuis la mort de mes parents, ce qui justifie ma présence auprès du voisinage. Ma première pleine Lune approche, et j'ai peur. Jean et moi avons beaucoup parlé de la transformation... Il m'a expliqué qu'il souffrait énormément, mais que la douleur disparaît une fois la transformation achevée. Il paraît qu'au début, on ne se souvient de rien, mais qu'avec l'âge, on arrive à se remémorer les nuits. Un lycan est une bête sanguinaire qui tue tout ce qui se trouve sur son passage, et selon Jean, la bête est immortelle. Il n'y a aucun moyen de lui résister. À l'instar de Jean, Filipe va m'enfermer dans une cage en métal, avec des chaînes au cou, aux pieds et aux poignets. Seulement, le souterrain des Le Tellier est disposé de façon à n'accueillir qu'une seule cage, qu'un seul lycan: pas deux. Aussi vais-je être déposée dans le bois voisin, et solidement attachée, je peux peut-être ne pas m'enfuir. Madeleine, j'ai si peur...
Hier, Jean m'a avoué qu'il espérait faire de moi sa compagne, tandis que Filipe m'a fait des avances concernant une possible union. Je suis maintenant entourée d'un prétendant et d'un futur époux. Je n'ai rien su répondre, ni à l'un ni à l'autre, car même si mon coeur bat pour Jean (nous avons le même âge et je le connais depuis toujours), j'ai l'impression qu'il veut juste profiter de ma condition: nous sommes les mêmes alors nous pouvons nous aimer. Or, Filipe a toujours manifesté des sentiments sincères à mon égard, que je sois humaine ou bête.

Ma tête est aussi troublée que mon coeur, et l'approche de ma première mutation n'arrange rien.
Vous me manquez.
Céleste.

DE CÉLESTE LE TELLIER À MADELEINE RIDELLE
Domaine Le Tellier, Octobre 1658
Chère Madeleine,
(...) Ça a commencé dès la veille au soir. Jean était dans un état normal, mais moi, je ne me sentais vraiment pas bien - il a décrété que comme c'était la première mutation, ça allait être douloureux et éprouvant. Filipe et Jean m'ont bandé les yeux et m'ont emmené à travers la forêt, si bien que je ne savais pas où ils m'emmenaient. Ensuite, j'ai senti qu'ils m'attachaient; une fois que leur besogne fut faite, ils m'ôtèrent le bandeau. Ma tête brûlait à l'intérieur, et j'avais mal aux yeux. Madeleine, j'ai peur de me confier, j'ai peur de vous le dire, mais je dois me confesser. Je voulais du sang. De la chair. Je voulais
tuer. Filipe est reparti tôt, mais Jean est resté avec moi jusqu'à l'aube. Il m'a encore parlé des lycans, me disant que c'était normal. Normal? Avoir envie de déchiqueter des gens, normal? Il m'a informé que mes sens allaient s'accroître: même humaine, je pourrai mieux voir/entendre/sentir etc..., mais aussi que je guérirai plus vite que n'importe qui. Ou n'importe quoi. Jean m'a quitté à l'aube. Je suppose qu'il est allé au souterrain, s'enfermer. Je suis restée seule pendant une éternité, mais Filipe en personne est venu m'apporter un repas. J'ai cru devenir folle; j'avais envie de dévorer son cheval. Il ne m'a pas parlé, mais j'ai lu dans son regard toute l'affection qu'il avait pour moi.
Au centre de la forêt, j'ai eu tout mon temps pour observer mon environnement. Enfin, le soir est tombé. J'ai eu mal. Je m'entend encore hurler, mais je suis sûre que mes hurlements n'avaient rien d'humains. Ensuite, j'ai eu mal. Une douleur égale sinon pire à celle que j'ai ressenti lorsque Jean m'a mordu, la première fois. Et je ne me souviens de rien.

Au matin, j'étais étendue dans une prairie... nue. Pas de chaînes, pas de forêt, mais un corps sanguinolent à mes côtés. J'ai eu peur, j'ai pleuré longtemps, mais mes larmes n'ont pu effacer le goût âpre du sang dans ma bouche. Finalement, j'ai emprunté les loques du cadavre, et je me suis risquée à travers les champs pour tenter de retrouver le domaine. Filipe et ses domestiques m'ont localisée en fin d'après midi, à quatre kilomètres du domaine. Jeune et forte, ma première transformation a décuplé mes forces et les chaînes n'ont pas tenu. Filipe m'a raccompagnée au domaine sans dire un mot - son inquiétude était cependant visible. Après m'être lavée, nous avons tenu une réunion dans le salon. Jean était avide de détails, et Filipe l'a fait taire de façon violente, en l'insultant méchamment. Jean, furieux, a quitté la pièce. Filipe m'a expliqué que j'avais tué six personnes sur mon chemin, mais m'a assuré que les villageois croyaient à une attaque de bête - ce qui est le cas, mais dans la mesure où ils ne me soupçonnaient pas. Je me suis effondrée une nouvelle fois. Lorsque je me suis réveillée, j'étais allongée dans mon lit, seule. À présent, je suis dégoûtée de moi. Je n'arrive pas à réaliser que je suis à l'origine de la mort de six personnes... Jean n'est pas apparu de la journée. Je crois qu'il m'en veut, mais je ne sais pas pourquoi.

Bien à vous très chère,
Céleste.

DE CÉLESTE LE TELLIER À MADELEINE RIDELLE
Domaine Le Tellier, Août 1659
Très chère Madeleine,
Vous me manquez atrocement. Je n'ai pas d'amis, et je crois qu'à cause de moi, Filipe et Jean se haïssent plus que tout. Leurs sentiments pour moi se font plus explicites, je sais ce qu'ils ressentent... mais j'ignore ce que
je ressens. À une époque, j'aurai choisi mon ami Jean, mais je n'en suis plus si sûre. Depuis que je suis devenue Enfant de la Lune, il se montre arrogant et parfois méchant envers moi et son frère. Je l'ai surpris dans un accès de violente rage il y a peu, et il avait vraiment l'air d'un loup. De plus, lors de ma dernière transformation, il s'est rebellé contre Filipe et lui a dit que si je voulais être libre, il ne devait pas lutter contre, que c'était désormais dans notre nature de tuer. Je fus moi-même horrifiée par ce discours, et Jean, loin de s'en apercevoir, a cru que je l'approuvais. J'éprouve toujours pour Filipe une ardente tendresse, car il se montre compréhensif et doux. Je comprends également sa peine et ses silences, car il doit prendre soin de deux êtres surnaturels: en faisant passer Jean pour souffrant et faible, il le couvre et le protège, mais son cadet ne semble pas le comprendre et s'amuse à narguer Filipe. Je ne sais où me situer, ce conflit me dépasse. J'ai encore du mal à contrôler mes transformations, mais j'ai un peu moins mal, maintenant. Victoire Sevigny me manque. Versailles me manque. Mon père - et même mon frère - me manquent. Comme j'aurai aimé ne jamais sortir cette nuit-là! Filipe aurait toutes les raisons du monde de me faire des reproches, or, il ne m'a jamais sermonné.

J'ai tellement besoin d'une amie, Madeleine! Votre absence me fait cruellement souffrir.
Je vous embrasse affectueusement,
Céleste.

DE CÉLESTE LE TELLIER À MADELEINE RIDELLE
Domaine Le Tellier, Janvier 1700
Mon amie,
Je déplore chaque minute votre absence. Vous connaissez chacune de mes pensées, aussi pour ne pas changer vais-je me confier. Nous entrons dans une nouvelle ère, l'année 1700, et elle a bien mal commencé.
Je viens de tenter de mettre fin à mes jours, il y a quelques heures à peine. Je n'en puis plus. Mes transformations sont trop importantes pour ma santé mentale et je ne puis supporter l'idée de tuer des innocents. Je me suis enfuie environ quatre fois depuis la première mutation et je fus à chaque fois responsable de carnages. Pour ne rien arranger, Jean semble s'en amuser. Il devient de plus en plus beau chaque jour, mais de moins en moins gentil avec moi. Je ne retrouve plus mon ami dans sa façon d'agir, et je le regrette grandement. Il m'a maintes fois proposé de partir avec lui vivre notre malédiction ensemble, mais j'ai refusé, par crainte. Je préfère rester en sécurité au domaine au moins jusqu'à ce que je sache comment me contrôler. Au contraire Filipe est prévenant et doux avec moi. Très attentif, il fait tout pour me remonter le moral, et je lui en suis reconnaissance. Mais les relations déjà fragiles entre Filipe et Jean ne font que s'amenuiser et j'ai peur qu'ils finissent par se tuer, et je doute sincèrement pouvoir supporter la mort de l'un d'entre eux, car si mon esprit est raisonnablement dévoué à Filipe, mon coeur reste follement épris de Jean. Or, Jean, en raison de sa nature, est plus fort que Filipe: il n'aura aucun mal à l'éliminer. Pourtant, son aîné est rusé et malin: il sait comment blesser un lycan et peut ainsi venir à bout de son frère.
Madeleine, j'ai plus peur que jamais. La dague que j'ai enfoncé dans mon ventre n'a pas eu de graves conséquences comme je l'aurai espéré - c'est un domestique qui m'a découvert gisant dans mon lit. À mon réveil, Filipe et Jean se disputaient dans le couloir pour savoir qui était responsable. Je crois que je ferais mieux de quitter le domaine, car ma présence les rend fous. Cependant, je suis trop faible et sûrement trop égoïste pour commettre un pareil sacrifice, car je ne sais pas ce qu'il adviendrait de moi si je me retrouvais livrée à moi-même. J'ai déjà quitté Versailles afin de préserver le château d'un scandale monstrueux, mais là, je ne puis me résoudre à partir.

Madeleine, je suis perdue. Je sombre dans la mélancolie et je dors presque tout le temps. Je ne mange plus. J'ai tellement besoin de retrouver ma vie d'avant... ne serait-ce que vous.
J'espère que vous êtes heureuse.

Céleste - Victoire.

DE VICTOIRE SEVIGNY À MADELEINE RIDELLE
Domaine Le Tellier, Mars 1700
Je suis peut-être plus forte que je ne le pensais. Certainement, en fait. J'ai survécu à tout, et j'encaisse tant bien que mal toutes les épreuves qui me sont infligées.

Je m'étais absentée toute la journée d'hier afin d'aller faire un tour au marché. Malheureusement, une roue de l'attelage fut brisée dans une crevasse et nous dûmes continuer à pied. Cependant, le soir tombait rapidement, trop à mon goût. Je savais que je n'aurais pas dû sortir une journée de pleine lune, mais le marché promettait d'être exceptionnel; je n'ai pas résisté. Ainsi donc, les deux domestiques et moi avons marché jusqu'au domaine, en nous dépêchant pour ne pas être surpris par la lune (les domestiques sont plus ou moins au courant de mon... de ma particularité). Une fois arrivés, je leur ai confié les courses et ai entrepris de chercher Filipe pour qu'il m'aide à mettre mes chaînes. C'est alors que j'ai entendu des hurlements provenant du salon. Anxieuse, je m'y suis aventurée (la dernière fois que j'ai fait preuve de curiosité, je l'ai payé très, très cher) prudemment. Comme d'habitude, les deux frères se querellaient dans la pièce à vivre, mais je remarquai immédiatement que Jean avait l'air ivre et menaçant. La lune allant bientôt se lever, j'enjoignis Jean à venir avec moi. Il me toisa d'un air supérieur et éclata de rire.

Alors Victoire, ma belle Victoire, est-ce la façon dont tu veux vivre, cloîtrée dans un domaine et enchaînée pour le reste de ton existence... éternelle? Moi qui te croyais libre...
Ne l'écoute pas, Victoire, il est soûl. Les chaînes sont dans mon bureau, cours dans le souterrain. Filipe tenait Jean à distance, et je sus alors que ce n'était pas une dispute insignifiante comme celles de d'habitude.
Ne l'écoute pas, Victoire, il est soûl, grimaça Jean en singeant la voix de son frère. Puis, il redevint sérieux et émit un inquiétant grognement. Je jetai un coup d'oeil par la fenêtre: la nuit était totale. Je sentais déjà les changements qui s'opéraient en moi. Allez, Victoire, ce soir, je t'offre la chance de ta vie: partons ensemble - mais ne partons pas fâchés à cause de Filipe. Partons sans lui, soyons heureux... Je te veux pour femme, je t'épouse à la seconde... Nous serons comblés en lune de miel! Il s'empara d'un chandelier et le pointa en direction de Filipe. Alors seulement, je réalisai l'absurdité de la situation. Jean n'était pas attaché. Il était ivre, et avait visiblement l'intention de tuer son frère pour m'enlever et me forcer à commettre des massacres avec lui. Comment avais-je pu être aveugle à ce point? Jean m'était toujours apparu poli, charmant, tellement plus séduisant que Filipe... Mais depuis ma présence ici, il s'était... comment dire, Madeleine? Il était devenu méchant et sombre, violent et jaloux, voire vraiment désobligeant avec moi. Pendant qu'ils se disputaient, je voyais mon corps changer. Je me sentais grandir, grossir... ma mutation commençait. Effrayée, je courus et réussit à sortir à temps. Selon moi, vingt minutes après, j'étais totalement devenue louve. Etonnamment, je me souviens parfaitement de cette nuit-là. Je sais que j'ai tué dix personnes... dix domestiques. Je les connaissais tous, mais je ne pourrai décrire ce que j'ai ressenti à ce moment-là. Aucune honte, aucun remords. Je les ai égorgé, dévoré, et j'y ai pris plaisir... un plaisir immense. Marianne, Charlotte, Ninon, François, Louis, Hugues, Gérald, Fernand, Sophie. Tous morts. (...) Comme je n'étais pas attachée, j'ai pu rentrer dans le château (...) là a eu lieu mon carnage (...) Je me revois ensuite attirée par des hurlements venant du salon. Un de mes semblables était en danger, je devais aller le sauver. Il était dans le salon, aux prises avec un humain. Pourquoi ne le tuait-il pas? L'humain hurla en me voyant. Il me dévisagea, stupéfait. Il ne semblait pas aussi effrayé qu'il aurait dû, et fronça les sourcils. Il m'interpella, mais j'avais trop envie de le décapiter pour me soucier de son minable chuchotement. À ce moment, mon frère se jeta sur lui, mais l'humain réagit avec une rapidité surprenante. Il se baissa, empoigna un chandelier tombé au sol et frappa mon frère à la tête. Il hurla, je me jetai sur l'humain, mais il m'assomma avec la même force, si bien que je perdis conscience.

À mon réveil, j'étais étendue nue sur le parquet du salon, couverte de sang. Mes mains, mon corps, et dans ma bouche, cet affreux goût métallique salé déjà trop familier. J'ouvre les yeux. Le salon est dévasté; les fenêtres sont brisées, les meubles sont renversés, les objets éclatés sur le sol. Seule, je ne peux pas bouger. Ma tête est en feu, mon coeur en miettes. Les questions se succèdent, sans réponse. Où sont Jean et Filipe? Sont-ils morts? Un seul, ou bien les deux? Qu'ai-je fait cette nuit? Combien de personnes ai-je tué? Ce sang est-il le mien? Oh, Madeleine, c'était horrible. (...) Je ne me souvenais pas encore de cette affreuse soirée, mais elle me revint plus tard dans la journée. J'ai découvert les corps démembrés des domestiques éparpillés dans le château, sans vraiment en prendre conscience. Je me suis lavée, ai passé des habits propres et ai entrepris de chercher les deux frères, mais aucun d'eux n'est apparu de toute la journée. (...) Dans un état de profonde léthargie, j'ai déplacé les corps des domestiques jusque dans le parc, et y ai mis le feu. Je préfère passer sous silence l'horreur que m'a procuré le ramassage des têtes, mains et autres morceaux jambes. (...) Après ce funeste bûcher, je suis allée me coucher sans avoir la force de tout remettre en état.

Je viens à présent de me réveiller, et les atrocités que j'ai commises viennent de surgir dans ma mémoire. Je suis terriblement seule et perdue. Madeleine, j'ai tellement envie d'arrêter tout ça. J'aurai tellement voulu mourir le soir où j'ai été attaquée... J'aurais voulu qu'on m'achève.
Maintenant, que puis-je faire, que dois-je faire? Je reprend mon patronyme original, je n'ai plus envie de faire semblant. Je suis au bord du gouffre.

J'ai prié Dieu chaque jour depuis ma première mutation, afin de retrouver une vie normale, mais il semble sourd à mes supplications.

J'ai besoin de quelqu'un!

DE VICTOIRE SEVIGNY À MADELEINE RIDELLE
Domaine Le Tellier, Juin 1700
Madeleine,
Je croyais que cette belle journée de fin Avril serait comme toutes les autres. J'avais enfin terminé de remettre le château en état lorsque j'eus de la visite. Filipe attendait en bas. Sa beauté me stupéfia; mais ce qui me choqua le plus, ce n'était ni ses larges blessures, ni ses habits en lambeaux... Non, c'était la tristesse et le désespoir qui émanaient de lui. Dès qu'il me vit, il s'effondra dans mes bras, et eut juste assez de force pour m'apprendre deux nouvelles tragiques.
Madeleine, Jean est mort et Filipe est mordu!

Je viens tout juste d'emmener Filipe dans son lit. Il est brûlant de fièvre. Je n'arrive pas à encaisser la nouvelle. Ma situation est irréaliste.
Moi, loup-garou. Jean, loup-garou et mort. Filipe, loup-garou nouveau-né.
J'hallucine, Madeleine, j'hallucine. Depuis Septembre 1658, je n'ai personne à qui parler. Pas d'amis, pas de visites. J'ai tué tous les domestiques de cette demeure, et j'en suis réduite à me confier à vous à travers de vaines lettres pour ne pas sombrer dans la mélancolie. Je ne m'alimente plus normalement depuis trois mois. Soit je dors toute la journée, soit je ne dors pas de la semaine. Il m'arrive de parler seule. Je me mutile parfois, mais guéris aussitôt. Pour tromper l'ennui, je joue du piano, je dessine, je chante, je cuisine, je nettoie, je danse, je peins, je lis, j'écris, je reste des heures devant le feu à deviner des formes dans les flammes.

Je vais céder. J'ai préparé mes valises il y a deux semaines de cela, mais j'attendais le retour d'un des deux frères pour partir. Cela est fait.

Madeleine, je suis perdue sans vous.
Je deviens folle.

Bien à vous,
Victoire C. Sevigny

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« Filipe, vous allez mieux? » Elle entre dans la chambre d'un pas mal assuré. Les épais rideaux sont tirés, si bien qu'une obscurité pesante règne dans la pièce. Victoire porte un récipient rempli d'eau fraîche, ainsi qu'un linge. Ses cheveux blonds sont relevés en un élégant chignon, et sa robe violacée souligne sa silhouette maigre. Elle a perdu énormément de poids depuis son arrivée: ses joues sont plus creuses, ses yeux sont cernés et son regard est effacé. Victoire n'est plus la petite fille joueuse et vivante d'avant, aux joues et à la poitrine rebondies, non, désormais, Victoire est le fantôme de cette fille. Le vague souvenir d'une vie trop vite écoulée. Elle pose le plateau sur la table de chevet, s'assit sur le fauteuil à côté du lit. Filipe est éveillé, mais il fixe le plafond d'un air absent. Victoire lutte pour ne pas pleurer.
« Filipe...? » « J'ai entendu, Victoire. » Elle baisse la tête; mais est-ce pour dissimuler ses joues qui s'empourprent ou les perles salées qui fuient de ses yeux? Il se relève, elle le devance et s'empare du linge qu'elle plonge dans la bassine, puis qu'elle pose sur le front du jeune homme. « Merci. » « Vous avez fait la même chose pour moi. » Silence. Victoire se rassied, abattue. « Racontez-moi. » « Non. » « Au cours de ces deux dernières années, je me suis faite attaquer par un monstre surnaturel. J'ai été contrainte d'abandonner toute ma vie - toute ma vie! - pour venir vous rejoindre ici où je serais soi-disant en sécurité. Je découvre que je suis à mon tour devenue une bête sanguinaire qui égorge des gens aussi facilement que les humains respirent. Je sombre dans la mélancolie chaque jour et j'ai tenté trois fois de mettre fin à mes jours sans succès. Il y a deux mois, j'ai failli vous tuer et vous m'avez assommée avec hargne. Lorsque j'ai repris conscience, ni vous ni votre frère n'étaient là. J'ai attendu, Filipe. Quatre mois. Seule. Sans personne. Et vous débarquez ce matin, m'annoncez que Jean est mort et que vous êtes frappé à votre tour par la malédiction de la Lune. Filipe, j'exige de savoir ce qu'il s'est passé pendant ce quatre mois. Maintenant. Sinon, je vous décapite sans état d'âme - vous ai-je confié que j'ai mis le feu aux membres épars de vos dix domestiques devant le château, et que j'ai entièrement nettoyé et remis en état votre demeure? J'en doute fort. Vous me devez une faveur. Racontez-moi. » Il soupire. Il est si fatigué... autrefois, il aurait souri devant pareille obstination, mais là, il n'est même plus sur de pouvoir sourire un jour à nouveau. Il baisse les yeux, vaincu. « J'ai infligé à Jean des blessures graves qui l'ont momentanément mis hors d'état de nuire, puis j'ai attendu. Lorsqu'il a repris sa forme humaine, je l'ai ligoté et emmené loin. Nous sommes partis avec un cheval, et sommes allés vers le nord. Il s'est avéré que les coups portés sur lui sous sa forme animale s'étaient retrouvés sur son corps d'humain, aussi Jean était-il condamné. Une bête pouvait y survivre, pas un simple jeune homme. Après... j'ai tenté de le soigner. Je le haïssais, mais c'était mon frère. Vaniteux, cruel, joueur et manipulateur, mais le même sang coulait dans nos veines. Sa respiration devient hachée. Il n'ose pas croiser le regard dur et anéanti de son amie. Sa jambe gauche a dû être amputée. Et il est devenu délirant. Lors de la pleine lune qui a suivi, il est transformé, et avant que j'ai pu agir, il m'avait déchiqueté le bras. Je me suis saisi d'un tisonnier et je l'ai décapité. J'ai muté cette même nuit et ai fait un carnage incroyable dans les environs. Ensuite, je suis retourné dans notre cachette et ai brûlé le corps. J'ai tué mon frère, Victoire! Je suis un meurtrier! Il se met à pleurer, mais Victoire ne le réconforte pas. Ensuite, j'étais paniqué, je n'avais nulle part où aller et... je voulais revenir, mais je ne pouvais pas m'attacher les nuits de pleine lune et j'ai tué tellement de gens... J'ai voulu aller me confesser dans une église, Victoire. J'ai prié pendant deux jours et deux nuits, Le suppliant de bien vouloir me libérer, me pardonner. Ça n'a pas marché. Je suis un monstre... » Elle ne se rend pas compte qu'elle-même verse des larmes. Elle se sent détruite, et évite la détresse et l'impuissance luisant dans les yeux de Filipe. Il y a des mois qu'elle aurait dû partir. Elle n'aurait même jamais dû venir. Son dernier masque se détache lentement, tombe, et se fracture par terre. La dignité qu'elle avait essayé de maintenir en place se fait la malle, car il n'y a plus rien à sauver. Victoire est une épave.
« Adieu. »
C'est un murmure.
Filipe ne bouge pas.
Victoire quitte la pièce.
Et il ne reste rien.


Dernière édition par Méjaï N. Vardelli le Dim 01 Mai 2011, 12:01, édité 1 fois
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MessageSujet: http://illiweb.com/fa/wysiwyg/text_align_justify.png   Dim 01 Mai 2011, 12:00

Losing My Religion (confessions)




    Avertissement au lecteur: Avertissement au lecteur: ces extraits de journaux intimes sont piochés dans la vingtaine de journaux qu'écrivit Victoire de 1700 à nos jours. Depuis son départ du domaine, elle cessa de son confier à une amie « imaginaire » et se lança dans la rédaction de ce qu'elle appelle ses confessions. Il est, un peu à l'instar des lettres, possible de reconstituer son quotidien pendant plus de trois cents ans - rares étaient les jours où elle n'écrivit pas. Nous nous focaliserons sur les dix dernières années, aussi veuillez prendre connaissance du résumé publié ci-dessous afin de savoir ce que Victoire Sevigny a fait entre 1700 et 2002. Il reste impossible de consulter la totalité des journaux, mais Victoire consentit à nous faire parvenir les derniers extraits (coupés selon son choix), ce dont nous la remercions chaleureusement. Si toutefois subsistent des questions quant à sa vie pendant ces trois derniers siècles, merci de nous contacter.



— Après son départ, en 1700, Victoire est partie se réfugier dans une région peu peuplée des Pyrénées, où elle connut une vie solitaire mais paisible et toutefois très plaisante pendant environ dix ans. Elle atteignit alors son âge de majorité et se rendit compte qu'elle n'était plus capable de vieillir physiquement; elle serait à jamais bloquée dans le corps d'une femme de vingt-cinq ans, ce qui ne lui posait pas trop de problèmes: elle était encore jeune et belle. Ensuite, dès qu'elle apprit quelques ficelles pour se « contrôler », au moyen de chaînes ou de drogues très puissantes, elle décida qu'elle était capable de se réinsérer dans la société... mais pas en France. Elle alla donc en Espagne, puis en Italie, passa par la Suisse où elle s'installa plusieurs années, remonta en Allemagne jusqu'au Pays-Bas et décida d'entreprendre un tour du monde. Elle traversa et se posa parfois dans les actuelles Pologne, Hongrie, Roumanie, République Tchèque, Slovénie et Russie, et alla jusqu'en Asie où elle ne s'éternisa pas. Elle traversa l'Atlantique tant bien que mal (le passage du Loup-Garou sur le bateau fut une épopée assez comique sur laquelle la demoiselle rechigne pourtant à revenir) et débarqua aux États-Unis, côte Ouest. Ce fut le coup de foudre. Scarlett Carpenter, comme elle se faisait appeler, s'installa à San Francisco pendant dix merveilleuses années. Elle réussit à dissimuler sa malédiction et tomba même amoureuse. Elle se maria avec un certain Johannes Harrows et de cet union naquit trois enfants: deux filles et un garçon, heureusement épargnés par la malédiction de la Lune. Ce fut sans conteste l'époque la plus heureuse de la vie de Scarlett. Cependant, son mari commençait à souffrir des affres du temps alors qu'elle restait éclatante de beauté. La jeune femme dût donc sacrifier cette décennie en se faisant passer pour morte et elle voyagea ensuite jusqu'au Texas, portant son deuil. Elle ne revit jamais sa famille, mais se tint soigneusement informée de la vie de ses enfants - à son plus grand bonheur, son époux ne se remaria jamais. Nous sommes à présent à la fin des années 1790 et Victoire à déjà neuf vies à son actif: tous les dix ans, elle change d'identité et de lieu. Elle resta une trentaine d'année au Texas, se remaria quelques fois mais n'eut pas d'autres enfants: elle fit une fausse couche lors de sa seule grossesse. Au cours de tous ces voyages, Victoire rencontra plusieurs autres loups, quelques vampires et d'autres créatures surnaturelles, mais ne put jamais garder des liens durables en raison de sa "couverture" humaine qu'elle se devait de garder plausible.
Début 1820, "Evangelina Dawson" migre vers la côte Est et se retrouve à New-York. À l'aube du XXème siècle, elle retourne en Europe et s'installe durablement au Royaume-Uni. Elle retrouve miraculeusement son amie Madeleine vers 1950, et découvre que cette dernière est devenue une vampire. Malgré la haine de leurs espèces, elles ne peuvent se résoudre à enterrer leur amitié et renouent un lien très fort. C'est d'ailleurs Madeleine qui convainquit Victoire de retourner en Provence afin d'éventuellement rencontrer Filipe.
Filipe est devenu Loup-Garou, et accueille Victoire avec un mélange de joie et d'amertume auxquelles se mêlent la colère et la rancoeur. Cependant, il accepte de s'expliquer avec Victoire et il apparaît que Filipe a toujours des sentiments pour la louve blonde. Le jeune homme consent à accepter Madeleine en sa demeure et tous les trois deviennent colocataires. Pour les 340 ans de Victoire, ses deux amis l'emmenèrent à Versailles, en secret. Victoire fut très marquée par cette attention et considéra son ancien lieu de vie avec nostalgie sans toutefois montrer de regrets comme autrefois. S'entraidant mutuellement, ils ne restèrent pas toujours ensemble et se séparèrent de 1990 à 2002.
Pendant près de trois cents ans et-demi, Victoire a accumulé une culture et un savoir phénoménal. Parlant une vingtaine de langues et dialectes, elle possède de nombreux diplômes, doctorats et licences en médecine, histoire, droit, lettres voire même biologie. Dès le début du XXIème siècle, elle se spécialise en histoire et, occasionnellement, donne des conférences dans les grandes écoles partout dans le monde.

Là commencent les extraits de journaux intimes de Victoire. Dix extraits sont proposés; un par année.
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